Ethiopie

C’est avec un pincement au cœur que je passe la frontière du Soudan à l’Ethiopie. Depuis quelques jours je me prépare mentalement à entrer dans ce nouveau pays. En effet toutes les expériences que j’ai pu entendre de cyclo-voyageurs à propos de l’Ethiopie ne donnaient pas envie de la visiter. Jets de pierres, insultes, mendicités… Il ne me faudra pas beaucoup de temps pour vivre mes premières expériences désagréables.

Dès mon entrée je me sens mal à l’aise. Metema la ville frontière est un lieu de débauche remplie de bordels et de discothèques où l’alcool coule à flots, ce qui contrastent avec la pudeur de leur pays voisin.
Je vous conseille à chaque fois de vous renseigner sur les taux de change avant de passer dans un autre pays. Ici on n’échange pas son argent dans une banque. Des hommes sont là, des liasses de billets plein les poches à l’affût d’un touriste à arnaquer. Ils vous proposent toujours le « meilleur taux », mais ce qu’ils ne savent pas c’est qu’ils ont affaire à plus malin. Ma stratégie est la patiente, dans le prochain village j’arrive en discutant à trouver un meilleur compromis.

Je n’ai même pas fait 10 kilomètres que je peux déjà constater une énorme différence avec le Soudan. L’Ethiopie est plus pauvre, pas de voitures sur les routes mais des gens partout, oui partout ! Après le Nigéria, l’Ethiopie est le pays d’Afrique le plus dense et je vais en faire l’expérience.

B

Les provocations commencent déjà. Un conducteur de tuk-tuk me fonce dessus, il me défit de ses yeux et dévie au dernier moment. Bienvenue !

Après avoir passé les derniers mois en zones désertiques très très très plates, je retrouve quand même avec plaisir les montagnes éthiopiennes. Heureusement que je le prends avec le sourire, puisque au programme ici c’est une ascension à plus de 2000 mètres qui commence. Petit à petit, à chaque tour de roue je peux ressentir la fraîcheur des hauts plateaux effleurer mon visage.
Quel plaisir de retrouver la verdure et de vrais arbres.
Cependant je déchante rapidement, partout, que ça vienne des champs, des villages, des routes, des maisons, d’un minibus, d’un bar, d’un restaurant, d’une rivière, d’un arbre, du haut d’une falaise… j’ai le droit à des « You you you, Farenje, give me money !! » (Toi toi toi, le Blanc, donne-moi de l’argent !!).

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La première nuit je n’arrive pas à trouver un bon spot à l’abri des regards pour planter ma tente. Chaque fois que je m’arrête, quelqu’un me voit et vient m’observer, accompagné d’un deuxième, d’un troisième… Je décide donc de tenter ma chance dans l’église orthodoxe du prochain village. En essayant de communiquer avec les habitants avec le peu d’amharique que j’ai appris, la langue locale, j’arrive seulement à me faire envoyer au poste de police. Les policiers m’accueillent au final avec plaisir. Ils viennent d’égorger une chèvre suspendue sur la branche d’un arbre et la découpe en morceaux. Je sais d’avance ce que je vais manger ce soir…
Ils me proposent avant le repas de prendre une douche. Je les suis jusqu’au creux d’une rivière. Après la chaleur de la journée, la fraîcheur de la rivière refait tomber la pression. En plus de ça je passe un très bon moment avec ces jeunes militaires. On rigole de nos différences de couleurs, cette fois-ci avec sympathie. Ils sont curieux de voir si nous sommes faits de la même manière, au final il n’y a que la couleur de notre peau qui diffère.

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De retour au camp, le repas est prêt et la nuit est tombée. Des petits groupes de 4 ou 5 personnes se regroupent en cercle. Au milieu est disposée l’injera, sorte de grande crêpe qui ressemble aux galettes bretonnes mais au goût bien différent. Avant la cuisson, la pâte a fermenté durant 24H, ce qui la rend acide. En Ethiopie, on la retrouve dans chaque repas.
Ils disposent la nourriture au milieu et mangent avec les mains.
La viande est fraîche puisque je les ai vus découper la chèvre sous mes yeux, par contre ils mélangent tout. De la viande à la graisse, en passant par les intestins qui éclatent dans la bouche et les nerfs qui restent coincés entre les dents, sans oublier cette chose inconnu au bataillon qui craque sous les dents. En plus de ça je transpire à grosse et pleure à grande larme puisque c’est super-épicé ! Il faut quand même savoir garder le sourire dans ce genre de situation, c’est un cadeau important qu’ils m’ont fait et je dois le respecter.

Après une nuit mouvementée, je reprends mon ascension. Je me rend compte de plus en plus que j’aurai du mal à trouver ma privacité dans ce pays. Rien que pour faire une pause toilette entre un arbre et un rocher, ça semble impossible de se retrouver seul.
Je pensais que le respect venait avec l’âge, mais qu’ils aient 10 ou 40 ans, les Éthiopiens sont toujours aussi difficilement supportables. Dans une montée interminable, deux hommes courent après moi pendant de nombreux kilomètres. En plus du « money money », ils me demandent ma casquette, mon short (alors qu’il est troué de partout !), mes bouteilles d’eau même si elles sont vides… Et puis comment leur expliquer que mon short c’est le seul que j’ai en ma possession, ainsi que ma casquette. Ils ne réfléchissent pas, ils voient en moi un billet de dollar ambulant.
Au final j’arrive à les semer, mais mes nerfs sont à vif. Je n’ai pas un moment de répit. J’essaye tout de même de le prendre à la rigolade et quand quelqu’un me fait « You you you », je lui réponds « You you you ». S’il me demande de l’argent, je m’arrête et l’imite pour qu’il me donne de l’argent, quand il me dit « Farenje » (blanc), je lui réponds « Abacha » (noir). En faisant ça j’essaye de leur montrer le ridicule de la situation, effet de miroir… En général, je pense qu’ils ne comprennent et se disent que ce Farenje est fou !

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Quand ils ne demandent pas de l’argent, ils crient « Where are you go, where are you go ? » (Où vas-tu ?). Bon c’est un détail mais ils oublient le ING, « Where are you goING ? ». En tout cas un détail oublié au niveau national. Souvent je leur réponds la direction opposée. Dans leurs yeux je vois l’incompréhension, ça me fait rigoler, oui j’arrive encore à rire, tout seul face à tous.

Et puis il y a les fameux jets de pierres. Pour moi c’était entre 3 et 5 par jours reçus. Enfin disons que les Éthiopiens sont plus connus pour être bon coureur que pour être bon tireur… Heureusement ?
Des fois ils les tirent parce que je ne veux pas leur donner ce qu’ils me demandent. Parfois c’est un jeu, qui touchera le farenje en premier ? Et puis ça devient un réflexe, BLANC = CAILLOUX, ils ne réfléchissent même plus à pourquoi.
Dans leurs mains ils ont aussi souvent un bâton de berger, qu’ils utilisent à cœur joie pour taper sur les sacoches. Des fois je les vois même viser mes rayons ! Ici ce n’est même plus l’expression, ils essayent vraiment de me mettre des bâtons dans les roues.

Que faire alors ? Donnant donnant ? Œil pour œil, dent pour dent ? Répondre avec un caillou ? En général ça ne les atteint pas, et puis la riposte est plus puissante. De même que leur crier dessus ne changera rien, ça les fera plus éclater de rire qu’autre chose.
Ma solution a été de m’armer plus que jamais de patience. Comme les chevaux je me suis mis des œillères. Je ne réponds plus aux provocations, pire que la brutalité, l’ignorance.

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Pourquoi le contraste est aussi important ici avec son pays voisin le Soudan ? Je ne sais pas si j’ai trouvé la Réponse, mais j’ai ma réponse.
L’Éthiopien est fier. Le maillot de foot aux couleurs du pays est porté par la majorité des enfants. Au Soudan, j’ai rarement vu cette fierté nationale. Les équipes portées sur leur dos étaient internationales, rarement national.
La fierté des Éthiopiens vient aussi du fait qu’ils se sont battus face aux tentatives de colonisation. Les Italiens ont tenté d’occuper le pays, mais ça a été un échec. La résistance éthiopienne a joué un grand rôle dans cet insuccès. Les cinq ans d’occupation n’ont laissé aucune trace. Pas de langue italienne ou d’influence sur la culture.

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Cependant le pays reste très pauvre, et ce blanc qu’ils insultent vient souvent avec beaucoup d’argent et parfois via des ONG. Peut-être alors qu’ils pensent que mes sacoches sont remplies de cadeaux et qu’ils ne comprennent pas pourquoi je ne m’arrête pas pour eux. Et puis c’est vrai il faut le dire, il y existe ces voyageurs à vélo qui viennent avec des cadeaux pleins les sacoches. Je peux reconnaître très facilement quels ont été les cadeaux. Dans un village on me demande un stylo, l’autre des bonbons, au suivant un T-shirt et plus loin de l’argent… Avant de partir dans ce voyage, un membre d’ABM (Aventure du Bout du Monde), m’avait supplié de ne pas être ce genre de voyageur venant avec des fournitures à offrir aux « petits africains ». Je ne le comprenais pas, maintenant je sais pourquoi.

Parfois en m’arrêtant j’arrive à avoir quelques discussions qui dépassent le « You you you, give me money ». Mais au final ça revient toujours au même. On me demande de penser à eux quand je rentrerai en France. C’est-à-dire que tous les mois je devrai leur envoyer un peu d’argent… J’essaye de leur expliquer mon point de vue. Pour moi si je leur envoie de l’argent je ne saurais pas où il ira. En général c’est ce qui se passe avec les ONG. Ma philosophie est alors de leur dire, si je leur offre un poisson ils pourront manger pendant une journée, par contre si je leur apprends à pêcher ils pourront se nourrir toute leur vie.
Je suis désespéré quand ils me répondent qu’ils n’ont pas de poisson ici… Mais heureux quand certains y mettent du sens et me regardent différemment.

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Revenons un peu au récit de voyage… Ça fait à peine deux jours que je suis dans le pays que j’ai déjà envie de le quitter.
Depuis Khartoum au Soudan je n’ai pas fait de pause et je sens qu’un petit break s’impose.
Je me dirige alors vers Gondar, la ville la plus proche. L’Ethiopie est connue pour ses nombreuses églises (surtout Orthodoxes) et rien qu’ici il y en a 44 ! Je décide alors de tenter ma chance dans une d’elles pour planter ma tente quelque part. Le lieu est en fait assez touristique et il m’est difficile de trouver quelqu’un avec qui discuter.
Je rencontre au final Babbey parlant un très bon anglais et qui me dit que je suis le bienvenu chez lui. Je suis très surpris par sa générosité et sens une bonne connexion avec lui. Je reste quand même sur mes réserves, il ne veut pas d’argent en échange et m’offre même à manger, partout dans le monde ça serait normal mais ici en Ethiopie c’est un comportement étrange ! Il veut seulement améliorer son anglais, me dit-il. Avant de se rendre chez lui il me montre le salon de coiffure dans lequel il travaille. Là-bas on rencontre un de ses amis qui me dit qu’il a rencontré une Polonaise qui souhaite partager les frais de sa chambre d’hôtel. Je ne suis pas trop pour l’idée de payer pour dormir, mais rencontré quelqu’un qui voyage ne m’est pas de refus ! On doit alors se retrouver dans quatre heures.

Pour arriver chez Babbey il faut traverser des ruelles où pas un seul étranger a dû poser les pieds avant. De toute façon non-accompagné, personne n’aurait idée de s’aventurer ici. L’endroit n’est pas coupe gorge, bien au contraire, de nombreuses familles vivent ici dans des maisonnettes faites de bric et de broc, des enfants courent partout, pendant que les femmes font la lessive et rigolent du dernier potin apporté.
En fait Babbey vit dans une petite chambre, ou plutôt une cabane construite en terre et en guise de toit, de la taule trouée.
Je suis tellement fatigué que je pense seulement à trouver un lit pour étendre mon corps et tomber dans un sommeil profond. Je me rends quand même compte que l’endroit est inapproprié. La pièce doit faire à tout casser 3 mètres sur 2. Le matelas à même le sol est recouvert d’une couverture qui n’a pas dû voir de l’eau et du savon depuis un bon moment.
Toute la vie de Babbey est regroupée ici dans quelques sacs plastiques.

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Au moment même où je suis rentré ici j’ai compris que je devais trouver quelque chose d’autre pour la nuit. Je suis arrivé en fin de matinée donc je m’offre une sieste pour faire le point sur mes idées. Mais bon j’ai été un peu naïf, je suis en Ethiopie et faire une sieste est un luxe difficile à obtenir ! Babbey devait me laisser deux heures tranquilles pendant qu’il travaillait dans son salon. Mais une coupure électrique l’empêche d’utiliser ses machines et il revient donc chez lui et commence à me parler d’un Belge qu’il a rencontré il y a quelques mois. Babbey lui avait parlé de son rêve d’ouvrir son propre salon de coiffure. A ce moment-là je ressens le renversement de situation. Il me dit que ce Belge lui a envoyé 300 € pour qu’il les mette de côté. Bien entendu il s’est mis dans la tête que j’allais faire la même chose et me demande de lui envoyer la même somme une fois retourné en France. Ensuite il trouve mes chaussures sympas et il me demande de les lui donner. Je lui explique que c’est ma seule paire, mais pour lui ça ne fait pas de différence, je suis blanc, je peux aller m’en acheter d’autres. Ensuite il me demande de sympathiser avec la Polonaise afin de le présenter pour un éventuel mariage future… Et là commence la lourdeur du gars…

A 16h00 comme prévu nous rencontrons Agnieszka. Je suis accompagné de Babbey et elle est suivie de Dawit qui nous a fait nous rencontrer. On arrive à s’échapper de leurs griffes et allons boire un coup. « Ouf ! » nous disons tous les deux, « enfin libérés » ! Elle m’avoue son ras-le-bol réciproque des Éthiopiens. En tant que femme c’est encore plus dur, je n’ose même pas imaginer.
Agnieszka est une backpackeuse qui voyage en bus autour du pays. Elle cherche d’autres voyageurs comme elle pour être accompagnée et partager les frais. En allant dans son hôtel nous décidons de partager la chambre. Il n’y a qu’un seul lit mais entre voyageurs nous n’avons aucune arrière-pensée, c’est ça l’esprit voyage.
Je retourne ensuite chercher mes affaires. Babbey nous rencontre sur la route et sa première question est de savoir si j’ai parlé de lui. Je n’ai même pas temps de lui répondre qu’il passe déjà à l’attaque. Il brûle carrément les étapes et lui demande direct son numéro. Ses yeux se sont transformés, il me dégoûte. Je lui dis dans l’oreille de se calmer et qu’elle a un copain (ce qui est faux), ça calme ses ardeurs. Elle, elle lui dit carrément qu’elle est mariée !
Je remballe alors mes affaires et me dirige vers l’hôtel.

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Le lendemain matin je pensais faire une grasse matinée, mais la seule mosquée du coin chante à partir de 6h00 jusqu’à 9h00. En plus de ça les employés de l’hôtel font le grand ménage et rigolent dans la cour toute la journée ! Impossible de se reposer.
Je profite de cette journée pour visiter Gondar. La ville est plutôt belle, un château fort se trouve même en son centre. Les rues sont joliment pavées. Par contre je fais face encore une fois avec la misère, pas la pauvreté, la misère. Ces gens qui vivent dans la rue sans aucune ressource. Les SDF en France sont dans de bien meilleures conditions. Ici j’ai sursauté à la vue du corps d’un d’homme recroquevillé dans les poubelles pour se protéger du froid. J’ai cru qu’il était mort, mais sa cage thoracique se gonflait et dégonflait par moments. Je l’ai vu toute la journée au même endroit. Même plus la force de mendier, il restait là afin de dépenser le moins d’énergie possible. « Vie de merde ! » me dis-je. Devant moi n’est pas cette photo de la misère africaine qu’on voit derrière nos écrans en Europe, non c’est la réalité. Cet homme est comme moi, ni supérieur ni inférieur, nous sommes tous les deux humains, notre peau et notre nationalité sont certes différentes, mais nous avons tous les deux des sentiments. A ce niveau-là, les ressent-il encore ?
Je peux comprendre à présent ces éthiopiens qui voient dans les blancs la possibilité de s’en sortir.

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Je retrouve avec Agnieszka, Babbey, pour déjeuner de l’injera bien entendu. Grâce à lui nous payons le prix local. Le soir il me dit qu’il veut me présenter quelqu’un. Je le suis alors et rencontre une de ses amies travaillant dans une petite épicerie. Elle s’était coiffée et maquillée pour l’occasion. En plus de ça elle portait sa plus belle robe. Je ne comprenais pas pourquoi elle s’était habillée de la sorte pour vendre du riz et des biscuits. En fait Babbey avait une dette en vers elle et voulait me présenter. Certes elle était très belle, voire magnifique. Elle me faisait les yeux doux, elle était sûre de m’avoir vu dans un film. Par contre elle ne parlait pas anglais et s’était Babbey qui faisait le travail de traduction. Je suis très gêné puisque je sais ce qu’elle veut à ce moment-là. Elle voit en moi la possibilité de s’échapper de sa vie sans grand avenir et se voit déjà à mes côtés en Europe avec une belle maison et des enfants. C’est à tous leur rêve. Babbey me raconte l’histoire d’un de ses amis à qui s’est arrivé. J’essaye de lui expliquer que ce n’est pas comme ça que ça fonctionne. S’il va vers une femme seulement pour obtenir des papiers, il se trompe déjà. Un mariage ne se fait pas sans amour.
J’aurais pu profiter de la situation avec cette fille, ce que plus d’un aurait sûrement fait ! Mais je ne me sens pas à l’aise et décide de m’en aller.

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Le lendemain avant de partir, j’avais promis à Babbey de prendre une photo de lui et de la partager sur mon site. Donc je vous présente ci-dessous Babbey, jeune Éthiopien qui recherche « l’amour ». Il se dit « volontaire » pour n’importe quelle femme de n’importe quelle âge. Si vous êtes intéressées, il suffit de me contacter pour que je vous mette en contact…
Je suis désolé pour mon ton qui est peut-être un peu trop sarcastique, mais ce genre d’histoire se répète encore et encore… Au fond ça montre la détresse dans laquelle Babbey se trouve.

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Je quitte Gondar sans savoir si je suis plus reposé que lors de mon arrivée. Par chance la route descend et je passe une matinée presque tranquille grâce à mon bon rythme. Enfin on va dire qu’un bilan de 3 cailloux pour la journée n’est pas beaucoup. Je retrouve le plaisir de la roue-libre en descente, sur le plat des routes soudanaises j’avais seulement mon esprit qui l’était. Ici j’ai parfois l’impression qu’il déraille…

Les ascensions recommencent, j’adore parce que les paysages sont à couper le souffle. La route est parfois creusée dans des falaises et des petits Éthiopiens qui se trouvent en haut ont la bonne idée de lancer, non pas cette fois-ci des cailloux, mais des rochers !!

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En fin de journée je veux trouver un endroit où camper, ou au moins dormir tranquillement. Mais les routes et les champs sont remplis de travailleurs, écoliers, fermiers, etc. Chaque fois que je m’arrête, je me retrouve entouré. Je décide alors de me diriger vers une ferme. Autant être entouré par les gens que l’on a choisi que par des dizaines d’inconnus.
Une petite famille m’accueille volontiers dans leur belle ferme. Mamo, le père de famille, m’accueille avec une boisson appelée « tecla », ressemblant de très très loin à la bière.
Encore une fois, dès qu’on rentre dans l’intimité des familles Éthiopiennes, les échanges sont beaucoup plus plaisant. Dans le salon, on peut observer toute la vie de la ferme. La grand-mère file du coton, pendant que les enfants font leurs devoirs, la mère prépare à manger au feu de bois, tandis que le père rassemble pour la nuit les animaux.
Ici je comprends enfin pourquoi les enfants sont aussi généreux en lancé de cailloux. Les parents jettent des cailloux sur tout. Que ce soit un âne qui s’approche trop de la maison ou pour arrêter les enfants qui se chamaillent.

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Je fais la terrible erreur d’accepter le repas du soir. Injera accompagné de lait et d’épices. Je me suis toujours interdit de boire en voyage du lait non bouilli, mais là impossible de refuser. Par la suite pendant la nuit je ne me sens pas bien du tout. Le lendemain matin encore pire. J’essaye de partir au plus tôt, mais n’échappe pas auprès des enfants de la famille à la demande de stylos.

Sur la route je ne me sens pas mieux. J’essaye de finir au plus vite les 65 kilomètres qui me séparent de Bahir Dar où Molla et les membres de son équipe de cyclisme m’attendent.
En fait ça ressemble à un centre de formation pour cycliste « pro ». Molla qui m’accueille n’a pas le physique d’un cycliste mais est l’un des meilleurs de son équipe, il vient même ce matin de gagner une compétition.
Je suis très surpris par son calme et sa grande ouverture d’esprit. Nos conversations sont sincères et sans arrières-pensées. En fait tous les membres du club que je rencontre sont très respectueux. Tous les Éthiopiens devraient se mettre au vélo !

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Je reste trois jours avec eux dans une petite chambre que je partage avec 4 autres personnes. Depuis le repas de la dernière ferme, je suis très malade et me sens très faible. Je n’arrive pas à manger et le peu que j’avale, ressort aussitôt.
Je me dis que j’ai seulement besoin de repos, pour moi ce n’est qu’une diarrhée africaine de plus, ça passera… Malheureusement ça ne passe pas et la reprise sur la route est vraiment difficile.

Par le réseau Warmshowers, j’avais eu le contact d’une Américaine vivant dans le petit village de Wetet Abay. Elaine est membre de l’organisation Peace Corps. Elle est ici comme volontaire depuis 7 mois et doit encore rester 2 ans. Il faut vraiment être fort pour vivre dans ces conditions. Sa maison n’est pas plus luxueuse que ses voisins. Des photos et des souvenirs de sa famille et ses amis recouvrent les murs en terre de sa chambre. Pour se motiver et rester positif dans les moments difficiles, elle a écrit de toutes les couleurs les raisons de sa venue ici.
On devait se retrouver pour partager le déjeuner, puis je devais continuer. Trop faible, j’ai dû rester pour la nuit… J’ai faim mais je n’arrive plus à manger la nourriture locale. L’injera et le bérbéré (épice qu’ils utilisent partout), ne passe même plus le seuil de ma bouche. Je ne sais pas comment je vais faire pour survivre jusqu’au Kenya !

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Le lendemain sera ma journée la plus dure du voyage. En me réveillant je n’ai pas d’appétit, depuis une semaine je suis malade et ça ne passe pas, ça empire. Mon corps n’assimile même plus la nourriture. Je sens qu’il puise dans mes ressources personnelles et n’ayant pas de graisse, j’ai l’impression qu’il tape dans mes muscles.
La route monte, au programme un col à plus de 3000 mètres, mais au bout de deux kilomètres j’ai déjà des vertiges. Des enfants courent après moi et me lancent des cailloux, encore, mais je ne réagis même plus. La diarrhée est toujours aussi présente. Je dois m’arrêter pour me soulager, trouve deux arbres qui ont l’air à l’abri des regards. Je n’ai même pas le temps de baisser mon pantalon que deux personnes arrivent pour m’observer. En plus de ça je me tords dans tous les sens puisque mon estomac me fait énormément mal. Je n’en peux plus, je suis à bout physiquement et mentalement. Grâce à Elaine, j’ai réussi à avoir un contact dans un village pas très loin. Je dois tout de même faire 28 km pour rencontrer son amie Nana, Peace Corps aussi. Je dors tout l’après-midi et me réveille toujours aussi faible.

Je suis à ce moment-là à 500 kilomètres d’Addis-Abeba. Là-bas Abiy, membre de Warmshowers m’attend. Quand je le contact il me dit qu’il se trouve à 250 kilomètres devant moi avec son propre véhicule. Il doit rentrer le surlendemain à Addis. En plus de ça il me dit qu’il connaît des médecins.
Je me rends compte alors qu’il faut que j’arrête de jouer avec ma santé. Je suis très faible depuis une dizaine de jours, ce n’est pas normal. Je pense à un parasite intestinal ou quelque chose du genre.
J’ai la possibilité de le rejoindre en bus, mais cette option me chagrine. Je décide alors de tenter l’auto-stop accompagné de mon vélo.
En règle générale, 250 km en voiture c’est assez rapide, mais ici les routes sont montagneuses et montent à plus de 3000 mètres d’altitude. Ma bonne étoile m’accompagne toujours et j’arrive à couvrir cette distance dans la journée avec un pick-up et un 4X4.

Je retrouve Abiy accompagné de deux amis à Dejen. Il les accompagne avec son minibus pour le tournage d’images pour un documentaire. Leur énergie me remonte le moral, en plus de ça je les suis pour filmer le coucher de soleil au sommet d’un canyon.

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Le lendemain la route est longue mais je peux me détendre. Je suis installé confortablement dans un minibus en sachant où je dormirai le soir même.
Je me rend compte de la grande différence entre le voyage motorisé et le vélo. Quand j’exposais mon désarroi sur ce pays à des touristes en voiture, ils ne me comprenaient pas du tout. Pour eux l’Ethiopie est un pays magnifique, ainsi que sa population.
En voiture on se retrouve en fait enfermé dans une bulle. Certes on voit la pauvreté mais on ne la côtoie pas autant qu’à vélo. Il y a toujours des provocations, mais la fine épaisseur d’une vitre fait une grande différence ici !

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Arrivé à Addis-Abeba, Abiy me dirige vers un laboratoire. Au programme analyses de sang et des scelles ! Les résultats arriveront dans quelques heures. En attendant je me pose dans un hôtel pour la Wi-Fi. J’y rencontre plusieurs backpackers. Certains y sont depuis quelques semaines, d’autres viennent d’arriver. Avec les « anciens » on échange nos mauvaises expériences. Je me rend compte que je ne suis pas le pire ! Certains arrivent tout innocents en Ethiopie et se font arnaquer dans tous les sens ! Je vous laisse imaginer la tête des nouveaux arrivés…

Quatre heures plus tard je retourne au laboratoire. Les résultats sont tombés, faites vos jeux… la typhoïde ! Par chance, en France j’avais fait le vaccin contre. Comme quoi, les vaccins ne sont jamais 100% efficaces, mais ça m’a tout de même permis de ne pas avoir tous les effets. Je n’ose même pas savoir combien de kilos j’ai perdu. Un traitement d’une semaine sous antibiotiques me permet de retrouver l’appétit et de l’énergie. Mon hôte extraordinaire Abiy qui a dû partir au bout de deux jours, m’a laissé les clés de son appartement. Il y retourne dans un mois, j’ai le choix de laisser le trousseau à son ami ou de lui les rendre directement lors de son retour. Je ne resterai pas si longtemps, une semaine me suffit et je reprends la route.
En fait c’est surtout que je suis motivé par deux choses. D’ici trois semaines, mon ami Jordi de Lost in the World, vient me rejoindre à Nairobi au Kenya pour voyager quelque temps avec moi. La deuxième motivation est que pour les fêtes de fin d’année mes parents me retrouvent à Dar-Es-Salaam en Tanzanie.
Je n’ai plus trop le choix, je pensais dans mes projets initiaux aller en Ouganda et au Rwanda, maintenant le temps me pressent un peu et je décide de traverser au plus court par le Kenya.

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Je mets le cap plein sud vers Moyale, la ville frontière. Enfin il me reste encore une semaine de route. Mon énergie est bizarrement folle et avance à très bon rythme. Je fais tout de même en chemin une pause à Shashemane, connu pour regrouper la communauté Rastafari Éthiopienne. Je rencontre Brook, un vrai Rasta mais sans dreadlocks puisqu’il doit aller à l’école et c’est interdit d’en porter.
Je reste deux jours à Shashemane pour découvrir leur communauté. Je suis en fait extrêmement déçu par leur attitude et leur philosophie.
Au début je me sentais bien puisque Brook et ses amis ne me prenaient pas pour un Farenje. Ils sont très religieux et pour eux nous sommes tous frères. Dieu aurait séparé les trois frères de différentes couleurs sur chaque continent. Ils n’ont tout de même pas de mal à essayer d’arnaquer un de leurs frères.

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Nous avons eu parfois aussi des discussions un peu plus poussées. Leur vision sur la femme est terrible. Comme ils suivent de très près la Bible, pour eux l’homme est premier et la femme vient après.
Lors de relations sexuelles il faut leur donner de l’argent à la fin. Si elle est vierge il faut lui donner de quoi survivre une semaine avec sa meilleure amie pour qu’elle s’échappe du foyer familial.
Et puis alors quand on parle d’homosexualité c’est radical, il faut les tuer ! Au tout au moins les remettre dans le droit chemin…
Je vous laisse alors imaginer que mon expérience dans cette communauté Rastafari m’a laissé perplexe.

Dans ce genre de situation on me demande en général quelle est ma motivation pour continuer. En effet si on jette un coup d’œil sur les dernières semaines, le bilan n’est pas très encourageant. La motivation dans ce cas-là c’est d’aller de l’avant, atteindre la prochaine frontière. La vision d’un nouveau pays est suffisante pour ne pas lâcher l’affaire. Et puis de toute façon, ai-je le choix ? A plus de 10 000 kilomètres de la maison.

En repartant vers le sud, direction la frontière kényane, l’aridité laisse place à la verdure, le bitume se détériore et les montées reviennent.
Je rencontre Marne et Dawie (Exploring Africa) voyageant à moto depuis l’Afrique du Sud. En s’arrêtant, la première chose qu’ils me disent est « You are crazy ! ». En effet ils ne sont que depuis deux jours en Ethiopie et ils en ont déjà marre. La route devant moi va être de pire en pire et même pour eux à moto les provocations incessantes les horripilent.

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Le lendemain je rencontre un couple de cyclo-touristes qui adorent au contraire le pays. Pour eux il n’y a rien de mieux que de voyager ici à vélo. C’est la seconde fois qu’ils viennent en Ethiopie avec leurs vélos. Ils sont là pour une durée de trois semaines. Je soupçonne qu’ils font partie des « Farenje » qui donnent des cadeaux en bord de route…

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Pour ma part je n’en peux plus. Le sud est encore pire que le nord. A chaque arrêt je me fais envahir par des hordes d’enfants. Une fois, alors que je veux acheter des tomates et des avocats dans un marché, je me fais entourer de plus de 60 enfants et adultes. Je ne prends même plus la peine de m’arrêter déjeuner. J’achète en bord de route des bombolinos, sortes de beignets frits très sucrés. Ça fait l’affaire pour remplir le ventre et avancer.

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Ce qui sauvera la fin de mon épopée éthiopienne seront les missions catholiques. Je trouve ma première par hasard à Dilla. Ensuite chaque jour on me dit qu’il y en a une qui suit à 80 ou 100 kilomètres. J’avance alors au rythme des missions et je suis toujours très bien accueilli. Un lit douillet, un bon repas et des rencontres chaleureuses, je ne demandais rien de mieux à ce point-là !

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Je reste toujours perplexe face à ce pays. En effet il est magnifique et même sur ces routes désastreuses j’adore avancer. J’essaye tant bien que mal de faire abstraction du reste et de profiter de cette belle nature.
Ici il y a même des termitières géantes qui dépassent les arbres !

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La fin du pays se fait sentir. Les journées sont plus tranquilles. La zone est moins peuplée et ça fait du bien. Il y a plus de vie sauvage et je vois ma première autruche !

Le Kenya est là devant moi, l’Ethiopie sera bientôt du passé …

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PS : pour le plaisir, voici un petit florilège des « give me » éthiopiens :
Give me money (le classique), give you money (oui pas de problème, je peux me donner moi-même de l’argent), give your money, give me (tout court), give me your short, give me your t-shirt, give me your cap, give me that, give bottle (des bouteilles en plastique vides, vraiment ?), give me your bike, give me pen, give me sweet, give me food… You you you you you you, Farenje !!

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11 réflexions sur “Ethiopie

  1. Bonjour,
    Hou là là ! Mais ça ne m’étonne pas. Peut-être as-tu lu le livre « Africa treck » de Alexandre et Sonia Poussin qui ont traversé l’Afrique à pied : ils ont failli y passer en Ethiopie. Merci pour le récit de tes aventures.
    A bientôt pour un nouvel épisode. Kénavo !

  2. Un immense bravo à toi ! Je ne te pensais pas rendu si loin.
    Bon courage pour la suite et n’oublie jamais que tu vis une merveilleuse aventure.

    Jean-René de Sainte-Tréphine dans le Kreiz Breizh, là où tu t’étais arrêté pour une petite pose déjeuner, quelques instants avant ton départ.
    Merci de tous tes récits.

    • Bonjour Jean-René,

      Merci beaucoup pour ton message !

      En fait je suis déjà arrivé depuis presque 3 mois en Afrique du Sud. Je suis retourné au Botswana un petit peu avant de partir vers l’Amérique du Sud !

      A bientôt,
      Gautier

  3. Salut!
    De fil en aiguille, et au gré de discussions avec des compères rennais (qui ont d’ailleurs accompagnés ton départ), j’ai fini par tomber sur ton blog, super bien foutu et très prenant, continue comme ça!

  4. Pingback: Comment traverser l'Afrique à vélo : Interview et conseils de Gautier

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